Befana

De sa passion pour les mots, Silvia en a fait son métier : en traduisant, en adaptant pour le cinéma et la télé, en écrivant pour la pub…

Et aussi en choisissant le bon mot pour se comprendre, ce « comment le dire » au nom duquel elle coache les expatriés de l’Hexagone à la Botte, mettant à profit sa double culture des deux côtés des Alpes.

Mais aujourd’hui c’est elle-même qui franchit la ligne et se replonge au cœur de la péninsule, pour se remettre sur les traces de le Befana et nous faire partager son regard sur cette tradition on ne peut plus romaine...

befana, italie
On s’est demandé si c’était bien d’en parler là, maintenant que sa fête est passée. Là, maintenant qu’il faudra attendre onze mois pour la revoir. Là, maintenant qu’on commence à sortir de l’hiver – enfin, presque… Et puis on s’est dit que justement, on aura le temps de l’apprivoiser et s’en souvenir l’année prochaine.

Et oui, apprivoiser c’est bien le mot : parce que cette Dame, aigrie à souhait comme toute mégère qui se respecte, est très susceptible et pourrait se venger lors de sa prochaine descente sur terre.
Je parle là de la Befana : comment ne pas lui attribuer une place sur ces pages, son personnage et son essence même étant indissociables de Rome depuis des siècles ?

Son Nom

C’est le résultat de l’écorchement progressif subi par le mot Epifania, passé par Pifania, Bifania, Befania jusqu’à arriver à l’actuel Befana. La Befana donc, et non pas l’abbé Fana, comme avait cru comprendre un célèbre animateur sur France2…
Non, inutile d’insister, je ne balancerai pas.
A sa partielle décharge, je dirais qu’en effet, emmitouflée dans ses haillons et le visage mi-caché par son fichu, la Befana pourrait presque passer pour un vieillard…

Mais alors, cette Befana, c’est qui, ou même c’est quoi ?

En Italie

En Italie, Befana est soit le nom de cette mégère mi-apprivoisée, soit le nom de la fête tout court, en alternative à Epifania. On dit à l’Epifania ou à la Befana et les deux signifient le 6 janvier. Mais la Befana en tant que personnage ne se manifeste qu’une fois par an, la nuit du 5 au 6 janvier, lorsqu’elle descend sur terre, chargée d’un gros sac. Les autres 364 jours, 365 si l’année est bissextile, elle se cache là-haut, dans les cieux qu’elle sillonne à califourchon de son balai.

Qu’est-ce qu’elle vient faire chez nous, les terriens, cette nuit-là ?

Le gros sac devrait constituer un indice : comme beaucoup d’autres illustres collègues, la Befana descend pour emmener des cadeaux. Et alors ?, vous allez me dire. Qu’est-ce qu’il y a d’original jusque là, de différent par rapport à tous les Père Noël, Saint Nicolas, Sainte Lucie, Enfant Jésus et Roi Mages qui déjà peuplent la période ? Ils portent tous des étrennes, non ? Et si cette Befana aussi le fait, elle n’est pas si mégère que tu nous l’as présentée. Oui et non...

C’est vrai qu’un don à la main, la mégère se fait plutôt mémère, mais attention, je vous avais dit qu’il fallait l’apprivoiser afin qu’elle ne se venge pas et voilà la différence donc avec tous les autres munificents porteurs de cadeaux : ils sont tous gentils, alors que la Befana ne l’est pas forcément. Disons qu’elle ne l’est pas de façon inconditionnelle. Si vous n’avez pas été sages, la Befana, lors de sa descente à travers la cheminée, vous emmène du charbon. D’où l’intérêt à ne pas la fâcher, si cet animateur de France2 veut bien l’entendre…

Heureusement c’est du charbon comestible, rien que du sucre solidifié, à la consistance spongieuse, dans la gamme des gris, agréable au palais mais dangereux pour les dents : et oui, parmi les bénis suite au passage de la Befana, les dentistes figurent au premier rang…


Côté administratif

La Befana a fait couler beaucoup d’encre à partir de la fin des années 70.

A cette époque-là, au nom de l’austérité, nombre de fêtes civiles et religieuses furent rayées du calendrier italien. Fini les ponts et les viaducs à tout venant, qu’ils bossent un peu, ces Ritals…

De ce lot de festivités supprimées, faisait partie l’Epifania : le 6 janvier devint un jour ouvré, la fête religieuse fut assimilée au dimanche le plus proche. Mauvais plan pour les dirigeants du Bel Paese : c’était sans compter la réaction des citoyens qui fut immédiate.

Si pour la suppression des autres festivités les Italiens avaient avalé la pilule se limitant à une grimace, pour l’Epifania un cri surgit unanime : touche pas à ma Befana ! et tous ensemble menèrent le même combat, les Romains en tête, nul s’en doute. La mobilisation fut compacte et appuyée par les médias, sur tous le quotidien romain Il Messaggero...

Ce fut un véritable tollé qui déboucha sur une victoire : fin 1985, un décret présidentiel rétablit l’Epiphanie en tant que jour férié. C’est en savourant la veille d’un jour de fête que les Italiens accueillirent la Befana la nuit du 5 au 6 janvier 1986. Et Rome notamment décida de marquer le retour de sa fête symbolique se recouvrant d’un blanc manteau de neige, évènement toujours inhabituel pour la Ville Eternelle.


Rome et le Culte de la Befana

D’ailleurs Rome depuis toujours voue à la Befana un culte exceptionnel : en témoignent les traces, même très anciennes, qu’on trouve dans l’art, la poésie, la littérature. Mais au fil des années, bien de traditions liées à cette fête et à ce personnage se sont effritées ou sont en voie de disparition : je pense au marché de la place Navona, qui lui était dédié et qui, faute de repreneurs, a tout perdu de son originalité.

Et je pense aussi à la Befana des Vigili Urbani, les agents de la ville préposés à la circulation, coutume souriante et romantique en dépit de la mauvaise réputation des Romains au volant. Ces flics d’antan bravaient le danger hissés sur une estrade en plein milieu du carrefour et c’était bien sur l’estrade que le 6 janvier on voyait fleurir des paniers garnis, des panettoni, des bouteilles de spumante et autres délices propres à cette période de l’année.


Qui se cachait derrière cette Befana-là ? Le roi de l’infraction au code de la route, qui exprimait ainsi son regret et sa repentance, ou plutôt le roi de la ruse, qui jouait d’avance espérant s’assurer la bienveillance du policier pour toutes les amendes à venir ?

Hélas, ces passages en noir et blanc, dignes d’un Monicelli ou d’un Steno, ont disparu de la scène capitoline.

Dommage pour ceux qui arrivant à Rome aujourd’hui, que ce soit pour y rester quelques temps, s’installer ou tout simplement l’espace d’une balade hivernale, ne pourraient pas profiter de cet esprit béfanier dans sa globalité, qui ne reviendra plus à 100%.

Mais ils pourraient toujours se plonger dans l’ambiance, à l’aide de la musique par exemple : fortement influencé par Rome, Ottorino Respighi a immortalisé à jamais ces atmosphères uniques de la ville, qu’il restitue parfaitement dans sa composition Feste Romane, en évoquant entre autres la Befana et la place Navona.

Un tableau sonore indémodable et extrêmement accessible, à déguster sans modération. Preuve de la longévité de cette fête et de sa Reine incontestable.

Vos Chemins Mènent à Rome

Commentaires

Enfin Sylvia se dévoile !
Je ne parle pas des renseignements qu'Eric a enfin réussi à obtenir de cette mystérieuse lectrice.

Non, je veux dire, comme source d'information indispensable pour les non-romains, donnant à voir les évènements qui ont perdu au fil des ans l'essentiel de leurs coutumes, à ceux qui n'auront jamais l'éclairage familial nécessaire à sa compréhension.

C'est un étrange personnage que cette Befana, fascinante et unique dans l'aéropage de tous ceux qui gravitent autour de Noël.

En lisant le sort réservés à ceux qui ne méritent que du charbon, je revivais mes affres d'enfant, lors de la venue de Saint Nicolas et du Père Fouettard. Mais celui-ci était un méchant-méchant. Les verges qu'ils laissait à nos parents n'étaient pas en sucre !

Et je comprends que les enfants, et les anciens enfants devenus parents, adorent avec cette frontière imperceptible entre gentille et méchante. Quand elle est méchante, c'est quand même gentil. Et puis se déplacer sur un balai !
Elle semble sortie tout droit d'un conte de Grimm, cousine éloignée de la Vieille Femme de "Hansel et Gretel".
Et nul de s'étonnera d'apprendre que les frères Grimm se sont inspirés de l'histoire d'un certain Giambattista Basile.

Que les romains se soient battus pour elle m'enchante.
Befana versus Lundi de Pentecôte.
Pour une fois le Profane a gagné sur le Religieux !

Une question Sylvia. Les petits italiens recoivent des cadeaux le 25 décembre.
Est-ce que la tradition s'est modifiée ?
Quel type de cadeaux apporte la Befana ? Des farces et attrapes, des pétards, des masques à son effigie ?
Et quel dommage qu'il n'y ait pas de traces photographiques des agents de police perchés sur leur estrade "embéfanadée".
Y aurait-il dans Monicelli une scène où l'on puisse l'entrevoir ? Et qui est Stuco ?

Quand à la musique, Resphigui est le seul et l'unique à avoir su raconter sa ville.
J'aimais les fontaines, les pins, mais je n'avais jamais écouté avec attention, les fêtes romaines qui clôturent son évocation.
Sans doute parce que me faisait défaut le décor. Merci de me l'avoir donné...

Un mystère persiste.
Es-tu italienne ?
Sylvia est un prénom italien. Mais, moi si je signe Anna, c'est qu'avant de connaitre Rome en Images, un ami italien m'avait rebaptisée Anna di Fiorile et lorsque j'ai laissé mon premier commentaire, je ne me suis même pas demandé comment j'allais le signer...

As-tu vécue, enfant, une Befana ?
Comment se déroule cette journée en famille ?
Notre Epiphanie Française, elle, reste religieuse, même si elle s'accompagne du plaisir profane de la délicieuse galette des Rois.
Anna
Silvia a dit…
Bonjour Anna,
Steno - et non pas Stuco ! - est un metteur en scène et scénariste italien qui a souvent travaillé avec Monicelli. Entre autres, ils ont réalisé ensemble l'excellent (à mon avis) Guardie e ladri (Gendarmes et voleurs) dont le scénario avait été médaillé à Cannes et où tu pourras retrouver une ambiance similaire à celle des Vigili romains sur leurs estrades.
Pour les traces photographiques de ces derniers... euh... demande au Maître des Lieux !!!

Par ailleurs j'ai appris que dans plusieurs villes d'Italie on organise des actions visant à rétablir cette coutume disparue.

Je vois que le Lundi de Pentecôte reviens encore une fois dans tes parallèles Botte / Hexagone... Mais parmi les revendications des Italiens qui demandaient à rétablir cette festivité il n'y avait pas l'aspect administratif, pécuniaire etc. qui caractérise notre Pentecôte hexagonale.
Ils voulaient leur Befana un point c'est tout !

Enfin, bien sûr, les enfants italiens reçoivent toujours des cadeaux le 25 décembre et ceux qui respectent la tradition de la Befana en reçoivent AUSSI le 6 janvier. Ils sont donc les enfants les plus chanceux de la planète.
Bonjour Sylvia,
Zut pour le Lundi de Pentecôte. Je ne fais pas une fixation dessus, il se trouve que la deuxième fois que j'ai séjourné à Rome, j'étais furieuse de ne pas avoir retardé mon départ. J'arrivais la veille de Pentecôte, je déteste les dimanches à Rome et en avoir deux d'affilée...
Et j'ai été stupéfaite de voir que c'était un jour comme les autres.
Aucun lien donc avec ma comparaison de l'autre jour.

Pour ce qui est de rétablir cette coutume, je voulais justement te demander si tu m'autorisais à donner quelques liens sur YouTube où l'on voit des défilés avec la Befana sur son âne ?
L'article est cité ce matin dans les "alertes" google sur Rome. Bravo !
Anonyme a dit…
Toujours sympa les papiers que tu publies Eric. Ca me fait toujours découvrir de nouveaux aspects de Rome et de l'Italie.
Pour ma part, la Befana à Rome, sur la piazza Navona, je trouve ça super commercial. Peut-être est-ce parce que j'ai grandi...
a presto
Maxence
Eric a dit…
Merci Maxence et merci surtout à Silvia pour ses explications.
Silvia a dit…
Ce fut un plaisir, Eric. Merci à toi pour ton appréciation.

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