La Dolce Vita [Cinecitta]

Cinecitta ne pouvait que finir l'année sur un symbole... La Dolce Vita de Fellini. Mais comment rendre compte d'une icône ? Anna nous revient en pleine forme pour vous conter le maestro...


Mon premier contact avec ce film sorti en 1960, j'avais 11 ans, fut de lire son titre, dans la liste affichée par la Centrale Catholique sur la porte de l'église que je fréquentais alors. Il se trouvait dans la Catégorie Interdite, celle que nous regardions avec la plus grande attention.

Tous ses films étaient assimilés à des lettres écrites de la main même de Satan.
Et nous essayions d'inventer l'histoire à partir du titre. Celui-là, traduit en français par La Douceur de Vivre n'avait pas dû exciter beaucoup notre imagination !

Ce ne fut que beaucoup plus tard, lors de mes années cinéphiles que je fis, dans le désordre, la connaissance de Fellini. Si je me souviens très précisément de La Strada, d'Il Bidone, des Notte di Cabiria, je ne garde aucun souvenir de La Dolce Vita...

La Fontaine de Trevi peut-être, mais cette scène culte, qui ne dure d'ailleurs qu'une dizaine de minutes dans un film de presque 3 heures, comment savoir si ce n'est pas plus tard qu'elle est entrée dans ma mémoire ?

Est-ce pour autant d'un regard neuf que j'ai regardé ce film hier ? Franchement non ! Il y a d'abord une évidence. Après les trois premiers films que j'ai cité, qui font partie du Néo-Réalisme Italien, c'est à dire une manière de filmer comme un documentaire les laissés pour compte de l'après guerre, Fellini se met à faire du Fellini.

Il continue à filmer en documentariste mais d'une façon toute personnelle. Ma première impression fut une visite guidée dans une Cinecittà qui lui appartiendrait en propre. Une enclave avec une multitude de plateaux où il promène sa caméra, nous dévoilant une séquence d'un film en plein tournage et passant au suivant.

Il y en a 12, encadrés par un début et une fin dont le mystère ne s'entrouvre que sur la dernière image qui comme à l'accoutumée n'est pas suivie du mot FIN. Fellini ne l'a jamais utilisé, laissant ainsi au spectateur une porte ouverte pour continuer le film à sa guise.

Les scènes se succèdent, le plus souvent sans aucun lien entre elles. Quelques femmes apparaissent dans l'une et puis l'autre, tel un fil conducteur qui ne mène à rien.

L'histoire, si l'on peut parler d'une histoire, est celle de Marcello, un journaliste de presse à scandale qui évolue parmi une bande de photographes, véritable nuée de sauterelles, toujours en mouvement et dévorant tout sur son passage.

Un Marcello que Mastoianni ne joue pas, il est là comme dans sa propre vie. L'on sait le lien qui unissait les deux hommes et dont ils parlaient de la même façon. Une relation télépathique. Fellini ayant trouvé son interprète au sens premier du terme, et Mastroiani se sentant immédiatement habité par le personnage, n'ayant plus qu'à se laisser guider par lui.


Donc Fellini derrière la caméra, Marcello devant. Le thème ou plutôt des variations sur un même thème, c'est une Dolce Vita, qui n'a rien de Dolce ni même de Vita. C'est un ennui profond qui se dégage de cette High Society en pleine décadence. Dont on sait maintenant qu'elle fut inspirée par les frasques d'un membre de la famille Ruspoli, déjà âgé et poursuivant la quête vaine d'une jeunesse depuis longtemps enfuie.

Ils sont antipathiques, bercés par l'illusion que l'argent est la clé du bonheur. Savent-ils seulement ce que sont les sentiments, les plaisirs simples, la joie de vivre ? Bien sûr que non. Pour eux, le monde est scindé en deux. Les riches et les autres que l'on achète sans les voir. Ils n'ont même pas conscience du mépris qu'ils pratiquent comme ils respirent.

Et Fellini où est-il dans tout ça ? Ce menteur qui était ravi que ses proches soient capables de discerner le vrai au milieu du faux. Alors je ne mens pas disait-il en riant ! J'étais à l'affût du moindre indice pour reconstituer son histoire dans ce puzzle.

La première chose qui m'a frappée, parce que j'ai retrouvé les mêmes scènes dans un film de Pietro Germi, c'est le rapport homme-femmes. Femmes volontairement au pluriel, parce qu'il semble que dans cet après-guerre qui avait libéré les hommes du carcan de la famille traditionnelle, les femmes étaient restées en arrière.

Il y a donc des aller-retours entre les tentatives ratées de séduction de Marcello, qui sans cesse tombe amoureux de ces femmes mythiques de la Jet Set qu'il côtoie en tant que journaliste, et la femme avec qui il vit.

Il la traîne comme un boulet. Sa seule conversation tourne autour de ce qu'elle va lui préparer à manger. Il la rudoie, l'envoie balader, revient la chercher. De temps en temps elle tente de se suicider, ce qui le trouble profondément et l'amène à prononcer des je t'aime qui semblent sincères. Mais la vie reprend à l'identique. Une vie où la femme ne peut-être qu'una mamma ou una putana ! Une vie où il ne veut finalement ni l'une ni l'autre...

Il y a cette rencontre avec un ancien Maître qui encourageait Marcello à écrire, a être lui-même. Et celui-ci a choisi la voie de la facilité entremêlée à celle de la Luxure, se sent interpellé, ébranlé, déstabilisé, hésitant...

Et puis il y a ces scènes totalement baroques. Un parc à l'aube brumeuse. L'intérieur d'un château qui serait hanté. On retrouve là, la magie du Maestro. L'on sent que devant ces décors il prononce la même phrase qu'Anita Ekberg devant la fontaine de Trevi. Oh my godness !

Ce que l'on peut traduire par c'est pas vrai !? Une sorte d'émerveillement enfantin devant un terrain d'aventure qu'il excellera à exploiter avec inspiration et génie dans toute son oeuvre à venir.

Je m'aperçois qu'il est plus facile d'écrire sur un film que l'on a pas vraiment envie de défendre. Ce qui l'a sauvé à mes yeux, ce sont les dernières minutes. Une sorte de dialogue de sourds. Un bras de mer que les sons ne traversent pas, sépare les interlocuteurs. Marcello ne veut pas comprendre ce qui pourrait faire basculer sa vie.

Mais moi je suis sûre qu'après avoir tourné le dos, hors champ, il est revenu... C'est peut-être une allégorie de sa rencontre avec celle qui deviendra sa compagne, sa muse, son actrice préférée. Giuletta Masini qui partira cinq mois après Federico, au même âge que lui à 73 ans. Et tous deux, ils traversèrent Rome une dernière fois, sous les applaudissements de la foule.

Je ne placerai sans doute pas ce film parmi les 1OO meilleurs du monde, où il occupe la 6ème place. Mais c'est un grand film parce que Fellini y fait ses premiers pas de cinéaste libre de toute influence et que l'on voit une écriture cinématographique en train de naître. Que la technique y est maîtrisée avec un grand art de l'ombre et de la lumière. Et surtout parce que j'adore l'homme qu'il était...

Bonus
Marcello appelle son photographe Paparazzo. Fellini venait d'inventer un terme qui est entré, au pluriel, dans le vocabulaire international, les Paparazzi.

La Dolce Vita
Réalisateur : Federico Fellini
Acteurs : Marcello Mastroianni, Anita Ekberg, Anouk Aimee

Vos Chemins Mènent à Rome

Commentaires

Anonyme a dit…
Anna est de retour ?
Oh my godness !
pour reprendre une phrase de son texte.
Cela fait 5 mois qu'elle avait disparue et j'ai cru que c'était à jamais.
Et bien j'suis bien content.
J'adore sa façon vraiment personnelle d'aborder un film. Elle est complètement subjective et c'est génial. Au moins on lit quelque chose d'inédit quand tout a été dit.
Est-ce que l'on peut suggérer des films ou c'est elle qui choisit ?
Si elle habite Paris, je l'inviterai volontiers à la Cinémathèque.
Pouvez-lui lui transmettre ? Ce n'est pas de la drague, elle m'intrigue.
Merci Eric.
Mathias
Eric a dit…
Oui, moi aussi, je suis bien content, Mathias.
Cela valait bien le coup d'attendre, non ?
Cela ne coûte rien d'essayer, Mathias. La discussion est ouverte, Anna...
Je transmets, mais je suis sûr qu'elle lira votre commentaire...
A bientôt et merci de votre commentaire.
Eric
Anonyme a dit…
Bravo Anna pour cette critique atypique qui mêle vos souvenirs et le film.
Sur la lancée je suis allé lire AMARCORD qui est un de mes films préféré et c'était un délice de vous suivre dans les dédales de votre pensée. Je suis sûr que Fellini aurait aimé ça. Et je suis sûr que vous pratiquez vous même le mentir-vrai.
Je vais de ce pas sur votre blog et je ne serai sans doute pas déçu.
Amicalement
David
Merci à vous deux.
Je suis presque génée de ces compliments.
Il me faut revenir sur les débuts de CINECITTA.
Je n'avais jamais écrit sur un film.
C'est ERIC qui en a eu l'idée de cette rubrique, et j'été flattée bien sûr, mais pleine de doute sur mes capacités à écrire un texte sur commande.
Je dois avouer que chaque fois c'est un vrai calvaire, qui se termine par un grand plaisir d'être arrivée à bon port.
Et je ressens alors un sentiment de gratitude pour ERIC, qui m'a lancée dans cette aventure.

Ce dernier texte d'ailleurs, il lui est dédié. Et je n'ai écrit sur ce film que parce que c'était une façon de rendre hommage en même temps à Fellini et au BLOG.

C'est agréable de voir que deux personnes ont pris la peine d'écrire pour exprimer leur satisfaction. Mais je partage fifty/fifty avec ERIC.

Mathias, pour les films, je dirai que ce sont eux qui me choisissent. Cela se fait tout seul, il y en a un certain nombre dont j'ai envie de parler, mais pendant le mois qui sépare deux chroniques, l'un deux s'impose.
Je suis donc désolée de ne pouvoir vous laisser proposer un film. Je pense que çela ne "fonctionnerait" pas.
D'autre part, je n'habite pas Paris, mais j'aurai quand même refusé votre invitation. Non pas que je craigne le plan drague, à 60 ans ! Mais je me satisfais des relations virtuelles qui se nouent plus ou moins éphérèrement. Ma vie réelle est déjà bien remplie.
Je n'en apprécie pas moins l'intention.
Si je vous intrigue, vous trouverez quelques indices sur le blog de mes souvenirs d'enfance. Le plus simple, direction AMARCORD et cliquez sur "les traces de notre enfance" qui est au début du commentaire.

Merci encore à vous deux et je ne peux que vous suggérer d'être des lecteurs attentifs du blog, qui est le best du best en la matière.

A bientôt j'espère à travers des commentaires sur d'autres thèmes.
C'est important pour un bloggeur de dialoguer avec ses lecteurs.
Je ne suis moi même qu'une simple lectrice qui, au fil de ces discussions, a noué une relation avec ERIC.
Amicalement
Anna
Eric a dit…
Anna, le talent, c'est le talent. Et il t'appartient. C'est bien pour cela que tu écris sur le cinéma italien et pas moi. En tous cas, je suis heureux que ton texte ait créé une discussion.
Ciao
Eric

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